Japon

La Sphère de Coprospérité de la Grande Asie Orientale

Le plan du Japon pour soumettre les peuples asiatiques
2016

« Depuis 1931 surtout, l’équilibre politique des puissances en Extrême Orient a subi des transformations profondes. L’expansion militaire et territoriale du Japon a dominé le cours même des événements. Un nouvel État, le Mandchoukouo, a été créé, sous le contrôle de fait de l’Empire nippon. Les troupes japonaises se sont infiltrées en Mongolie intérieure ; elles occupent une partie des provinces du nord de la Chine proprement dite (…) ».[1] Cette observation en 1937 d'un spécialiste des problèmes politiques et économiques de l’Extrême-Orient souligne un trait dominant de la situation internationale d’avant-guerre : l’extension japonaise en Asie et, sous sa forme théorisée, la Sphère de Coprospérité de la grande Asie orientale.



En 1941, le Japon est implanté dans l’ensemble de l’Asie. Ses possessions englobent la Corée, une partie de la Chine (la Mandchourie, les provinces littorales de Pékin à Shanghai et Formose), l’Indochine française et les îles du Pacifique central et Sud (Carolines, Marshall, Mariannes, Palau). Impuissants cependant à réduire la résistance chinoise, les stratèges nippons envisagent secrètement une percée vers le sud ; en d’autres termes, la conquête des Indes néerlandaises et des Philippines. Mais un problème se pose alors : comment légitimer cet impérialisme à une époque où les frontières coloniales sont stabilisées et où le concept même de colonisation est sujet à contestation au sein des peuples asiatiques ? Tout simplement en proclamant en 1941 la création de la « Sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale » (ou « Dai Tōa Kyōei‑ken ». La continuation sous une autre forme de la politique expansionniste morcée dès Meiji [2]( (1868-1912) et mise en sommeil sous Taishō (1912-1936)[3].


Le Japon au centre du jeu

Confronté depuis 1931 à une guerre sans fin en Chine, le Japon voit sa position affaiblie sur la scène internationale. Les exactions commises en réponse à la guérilla chinoise apparaissent comme l’expression d’un expansionnisme brutal. En outre, les visées immémoriales de la Russie sur la Corée occupée font peser de sourdes menaces sur la ligne de défense japonaise. La création d'un satellite en 1932 en Chine le Mandchoukouo [4] a pour objectif de contenir les troupes soviétiques et de fournir une base pour les offensives nippones en Chine. Mais l'émergence assistée du Mandchoukouo n’est pas reconnue par la Société des Nations qui persiste à considérer cette province comme chinoise. Contraint de faire face aux désordres qu’il a provoqués et sujet à l’hostilité des chancelleries étrangères, le gouvernement japonais réplique en annonçant, le 3 novembre 1938, que son objectif est la « création d’un ordre nouveau (« Tōa Shin Chitsujo ») [5] qui assurera une stabilité permanente de l’Asie du Sud‑Est ». Cependant, cela ne peut se faire qu’à une condition : la création d’un bloc formé par « le Japon, le Mandchoukouo et la Chine ». Or, puisqu’il s’agit d’assurer un ordre et une justice menacés par le communisme [6] – ce qui est aussi dans l’intérêt des puissances coloniales occidentales –, la résistance chinoise, notamment communiste, ne peut que nuire à ce grandiose projet de paix et d’harmonie. Le combat mené dans l’Empire du Milieu est donc juste, et la création du Mandchoukouo s’en trouve légitimée. La déclaration d’intention vise ainsi à convaincre les occidentaux et les peuples asiatiques de la justesse de la cause, les premiers étant sensibilisés par la lutte contre le communisme, les seconds par l’instauration d’un bloc identitaire, économique et culturel propre à l’Asie. Une étape supplémentaire est franchie le 29 juin 1940 lors de l’allocution radiophonique du ministre des Affaires étrangères Matsuoka Yosuke. Celui‑ci défend l’intégration des pays de l’Asie du Sud‑Est – absents jusqu’à présent du discours – dans une sphère unique basée sur une existence commune et sur l’entraide de chacun [7]. Bien que ce projet contienne en filigrane des incohérences notables (comment faire adhérer des pays colonisés par les occidentaux ?), il semble propice cependant à de multiples interprétations quant à sa forme et à sa gouvernance par le flou qui le caractérise : il n’est fait aucune mention précise des pays concernés, s’agit‑il d’un fédéralisme ? Qui en prendra la tête ? La réponse est apportée par la conférence impériale du 1er août 1940. Matsuoka Yosuke y précise sa pensée [8] :

« Fidèle à notre politique étrangère, notre objectif immédiat consiste, conformément à l’esprit d’amour de la Voie impériale bienveillante, à établir une grande aire asiatique partageant une prospérité commune. Cet ensemble doit être guidé par le groupe formé par le Japon, la Chine et le Mandchoukouo. »

Le ton est donné : un groupe de pays, encore non déterminés, doit remettre son destin à un autre groupe qui, incidemment, est dominé par le seul Japon ! Nulle précision n’est faite quant aux pays concernés, car nous ne sommes alors qu’en août 1940, et les mentionner ne peut que constituer une cause de casus belli avec les puissances coloniales… On peut supputer en suivant partiellement l’avis de Philippe Pelletier [9], que seule la Thaïlande, unique pays indépendant de la région, est officiellement concernée.

L’imminence de la guerre apporte l’éclaircissement tant attendu. Le document « Aperçu de la politique impériale nationale incluant les changements de circonstances » est au centre de la conférence du 2 juillet 1941, car il entérine la création de la Sphère « en vue de la paix dans le monde » et prétend oeuvrer « vigoureusement à la résolution des incidents en Chine » en établissant « une base solide pour la sécurité et la préservation de la nation par l’avancée dans les régions du Sud ». [10] Officiellement, c’est donc une avancée vers le sud pour protéger la paix mondiale… Si l’antinomie « avancée/paix » est flagrante, l’objectif « base solide pour la sécurité/avancée dans les régions du Sud » est des plus clairs : il s’agit d’établir, conformément à la pensée traditionnelle stratégique japonaise, une zone défensive circulaire dans le Pacifique.


L'égalité de principe

Le choix du vocable est d’importance. La notion de « sphère » véhicule une symbolique à la fois d’égalité (tous les points sur la sphère sont à égale distance du centre, ici le Japon) et de fermeture (volume clos et infini tourné vers le centre). En revanche, les moyens mis en oeuvre ne sont guère explicités, mais il importe au gouvernement de ne pas dévoiler ses modalités d’action trop tôt. En effet, les destinataires principaux de ce message sont les citoyens nippons, mais aussi les peuples asiatiques, dont le Japon espère qu’ils secoueront le joug occidental et accueilleront ses soldats en libérateurs. Ce discours généreux d’apparence prend appui en partie sur une vision pan‑asiatique ancienne, dont les notions d’égalité, de liberté et de prospérité sont les piliers.

En leurs temps, des penseurs tels que Tarui Tokichi (1850- 1922) et Sugita Teiichi (1851-1929) avaient déjà préconisé une fédération de la Corée, de la Chine et du Japon. Soulignant la destinée commune des pays asiatiques et la menace que faisait planer la race blanche sur la race jaune, ils en appelaient à un projet commun. Saneshige Komaki, professeur de géographie à l’Université impériale de Kyoto et fondateur de l’école « hado no chiseigaku » (géopolitique de la voie hégémonique), mature ce projet. Il en réfute, bien que postérieurement (1944), la voie impérialiste conquérante et en appelle à cette fameuse Voie bienveillante impériale japonaise (Kodoshugi), qui prône que « tous les pays du monde doivent acquérir une position convenable, et tous les hommes doivent vivre dans la tranquillité » [11].

Cependant, les arguments avancés par ces intellectuels ne sont que des paravents aux mobiles beaucoup plus prosaïques que sont le développement économique et l’ultranationalisme. Le Japon connaît en effet depuis 1927 une récession économique : baisse de la production, effondrement des exportations, augmentation du chômage… Dans le même temps, « la concentration capitaliste fait un bond en avant » [12], et les conditions de vie dans les campagnes et dans la classe ouvrière se détériorent rapidement. Lorsque la reprise s’esquisse dans les années 1930, les perspectives n’en sont pas meilleures, car le marché intérieur, loin d’avoir résorbé le chômage, peine à trouver des débouchés et ne parvient pas, au regard des faibles ressources de l’archipel, à s’approvisionner en matières premières. L’essor en Mandchourie constitue alors aux yeux des nationalistes une réponse économique à la dépendance extérieure en ressources, ainsi qu’un débouché commercial à la production freinée par les barrières protectionnistes mises en place par les autres pays à la suite de la crise de 1929. Ainsi, grâce à l’édification de cette Sphère de prospérité asiatique, des penseurs libéraux tels que Rôyama Masamichi affirment que le Japon pourrait se « libérer de la crise mondiale actuelle » et « surmonter les limites spatiales et régionales de l’économie japonaise » [13].

Les instances dirigeantes estiment, à l’orée de la guerre, qu’il est possible de « transformer le continent en dix ou vingt ans, et ce grâce au concours de la technologie japonaise » et d’y implanter le surplus de la croissance démographique de l’archipel.

L’entrée en guerre facilite grandement l’instauration officielle de la Sphère de coprospérité. Rares sont les pays de la zone (hormis la Thaïlande) qui y adhèrent de leur propre gré. Constituée initialement de la Corée et de Formose (des colonies japonaises), du Mandchoukouo (une sorte de protectorat) et de la Chine occupée, elle s’étoffe, entre 1940 et 1942, de l’Indochine française, de la Birmanie britannique, des Philippines, de la Malaisie, des Indes néerlandaises (Bornéo, Sumatra, Java), de Hong Kong et de Singapour.



Une colonisation déguisée

Jusqu’aux conquêtes de 1942, le Japon ne possède que des colonies, mandats et territoires en cours de pacification militaire. Leur direction dépend donc du gouvernement de Tokyo. Entre 1923 et 1942, le ministère des Affaires coloniales en nomme les gouverneurs civils. Il s’adjoint les services, en 1938, d’un Conseil de développement de l’Asie de l’Est (la Kōa in), un organisme ayant pour objectif d’exploiter les ressources locales et de promouvoir l’émigration de colons japonais, essentiellement en Mandchourie et en Mongolie. En 1942, le ministère des Affaires coloniales disparaît au profit du ministère de la Grande Asie orientale (Daitōashō). Chaque territoire est alorsdirigé par un organisme colonial : le Kanto totoku Fu (gouvernement général du Kwantung )[14] pour la Mandchourie, le Chosen Sotoku fu (gouvernement général de Taïwan) pour Formose et le ministère de la Marine pour les territoires sous mandat du Pacifique Sud.

Les « États indépendants associés »

  • Birmanie : Le 1er août 1943, l’indépendance est accordée à l’État de Birmanie. « Chef suprême de l’État », le nationaliste birman Ba Maw forme un gouvernement
  • Mandchoukouo : En 1932, le Japon détache la Mandchourie de la Chine et proclame unilatéralement le Grand État mandchou. La principale ville industrielle est érigée en capitale et rebaptisée Xinjing (« nouvelle capitale »). Pu Yi, dernier empereur issu de la dynastie Qing, est nommé chef de l’exécutif ; cependant, le pouvoir reste aux mains de conseillers japonais, civils et militaires.
  • Philippines : La République des Philippines est proclamée en 1943.
  • Chine : Le gouvernement nationaliste de Nankin instaure la République de Chine en 1940. À sa tête, se trouve Wang Jingwei, un ancien chef du Kuomintang évincé par Tchang Kaï‑Chek.
  • Mongolie intérieure : Le gouvernement autonome Mengjiang (littéralement « Territoires mongols ») passe sous contrôle théorique du gouvernement de Nankin, en 1940, et collabore avec le Japon.
  • Thaïlande : En 1943, le gouvernement de Phibun Songkhram s’allie avec les Japonais.
  • Indochine : Cette colonie française constitue pour le Japon une base de projection dans l’exécution du Plan Sud (invasion de la Malaisie et des Philippines). En 1941, des accords sont signés entre le Japon et le Gouvernement général d’Indochine, stipulant que dans le cadre de la défense de la colonie, des troupes japonaises doivent y être déployées.
  • Les Indes néerlandaises : Pour des raisons économiques, les Japonais refusent d’octroyer l’indépendance, même de façade, à l’archipel et recrutent des leaders nationalistes tels que Sukarno ou Dewantara pour s’allier les populations.

Ce dernier hérite des prérogatives du département Pacifique Sud, du ministère des Affaires étrangères. De ce fait il ne dépend désormais plus du gouvernement mais du seul Premier ministre. Et comme, officiellement, le Japon ne poursuit pas une guerre expansionniste mais une guerre de libération des peuples asiatiques, certains territoires sont placés sous tutelle militaire (Indes néerlandaises), le temps de « gagner la guerre », alors que d’autres sont érigés en États « indépendants associés ». (cf encadré). Une formulation qui masque mal l’intentionnalité nippone : asseoir la prédominance japonaise dans ces pays sous contrôle économique et militaire. Pour s’assurer de la docilité des civils, la plupart des instances civiles des gouvernements locaux (gouverneurs japonais ou dirigeants autochtones) sont doublées d’un commandement militaire representé par un officier aux ordres du ministère de l’Armée ou de la Marine.

Soucieuse de son indépendance, et pour éviter une intrusion du pouvoir civil dans sa gestion, l’armée crée des organismes de statut privé. Le « Bureau de développement de l’Asie » (Ko Ah In) – une sorte de ministère des Affaires étrangères privées – et « l’Association pour le bon voisinage » (Zen Rin Kyokai) sont ainsi officiellement en charge de la coopération avec les populations locales mongoles et de l’entraide (gestion des hôpitaux, des écoles ou des fermes expérimentales) aux colons. Mais il s’avère que ces ces organisations sont en réalité des officines de recrutement d’espions et d’informateurs [15]. La Kampetai complète ce dispositif de maillage militaire et politique. C’est une police militaire qui détient un siège dans chaque zone occupée par l’armée, ce qui revient à dire que toutes les régions de la Sphère en sont dotées. Son rôle : maintenir l’ordre. Ses missions ? Le recrutement forcé de travailleurs, le contre-espionnage, la réquisition d’approvisionnements, les opérations psychologiques et de propagande et la sécurité des zones occupées.


L’occupation militaire

Dans l’esprit de ses concepteurs, la Sphère est conçue pour servir de glacis stratégique au Japon. Afin de d’en répartir la défense entre les différentes armes, « l’ Accord central Armée-Marine relatif à la conduite de l’administration militaire des zones occupées » en détermine le 26 novembre 1941 les domaines respectifs d’occupation. Les Indes néerlandaises, les îles de Java et de Sumatra sont donc placées sous administration de l’armée, tandis que la marine devient responsable des Célèbes, de Bornéo et des îles du Pacifique Sud.

L’armée de Terre dispose en juillet 1945, de 4 625 000 hommes répartis pour 35 % au Japon, 25 % en Chine (hors Mandchourie), Indochine, Birmanie, 19 % en Mandchourie et Corée, 15 % dans le Pacifique Est, 3 % dans le Pacifique Centre et 2 % dans le Pacifique Ouest

Cette présence illustre clairement le déni de souveraineté vis à vis des États « associés ». Les clauses imposées aux autorités en place sont en outre révélatrices de la manière dont le gouvernement japonais entend respecter l’indépendance de ses « partenaires ». Le cas de l’Indochine, développé par William Leday [16] en est la parfaite illustration: « L’État de Vichy accorde aux forces japonaises des facilités financières sous la forme d’une avance remboursable auprès de la Banque d’Indochine (huit millions de piastres par mois), une liberté totale de déplacement et de manoeuvre pour les unités de l’Armée impériale, le contrôle intégral de toutes les entrées et sorties de navires des ports indochinois (§ 3.1 de l’accord local du 9 décembre 1941), la consultation préalable du commandement japonais pour tout mouvement d’unité appartenant aux forces armées françaises, notamment ceux de l’armée de l’Air (§ IV.2 de l’accord local du 9 décembre 1941), des mesures exceptionnelles concernant l’utilisation des transports par route ou par voie ferrée, avec une clause spéciale sur l’utilisation des lignes ferroviaires au Cambodge (§ V.2) ; de même que l’Armée japonaise se réserve le droit, si les circonstances l’exigent, d’interdire la “circulation terrestre, maritime ou fluviale” dans les zones d’opérations (§ V.7) [et d’appliquer] une réglementation drastique des communications intérieures et extérieures, ces dernières pouvant être interrompues à tout moment. »

Si la présence militaire japonaise est une première atteinte à la souveraineté des pays occupés. le recrutement de troupes allogènes en est une deuxième. Car, même si le Japon n’a pas mené une politique de constitution de corps coloniaux, 570 000 soldats indigènes sont mobilisés dans le cadre de la coopération asiatique [17]. Considérés comme des troupes auxiliaires, leurs tâches sont davantage logistiques que de combat, même si des différences existent selon les origines nationales. Des volontaires taïwanais et coréens acquis à la cause sont acceptés dans l’Armée japonaise à partir du 22 février 1938 (leur nombre s’élève à 6 300 en 1943)[18]. Le Japon fournit également aux jeunes Indonésiens un entraînement militaire et du matériel, créant une armée de volontaires nommée PETA (Pembela Tanah Air – Défenseurs de la Patrie).


Pillage économique

Un pillage systématique des territoires est instauré sous l’impulsion des princes Tsuneyoshi Takeda et Yasuhito Chichibu (respectivement cousin et frère de l’empereur. Il reçoit pour appellation « Lys d’Or ». Le Japon entend en effet se réserver l’exploitation exclusive de toutes les ressources. Une position de guerre économique que le secrétaire d’État américain Cordell Hull résume en 1941, « les Indes néerlandaises sont un facteur important dans le commerce international ; elles produisent une part considérable des matières premières demandées à travers le monde, comme le caoutchouc, la quinine et le copra ; de nombreux pays, dont les USA, dépendent substantiellement de ces produits […]. » [19] Le Japon convoite également pétrole et caoutchouc d’Indochine, gisements d’uranium de Corée, mines de fer et de charbon de Mandchourie, les productions agricoles (riz, coton, lin, canne à sucre). Cette concentration économique au profit de l’Empire connaît une accélération brutale dès 1940. Les sociétés indigènes sont réunies en cartels obligatoires (Kumiai), dirigés par des administrateurs japonais [20].

Les instances civiles délèguent ainsi l’exploitation à un ensemble de firmes privées, dont les Zaibats, conglomérats japonais représentatifs du complexe militaro-industriel, et dont l’objectif est de soutenir l’effort de guerre par un approvisionnement en matières premières et en main-d’oeuvre. Une spoliation de grande ampleur s’instaure. Les investissements en faveur des pays occupés ne sont en effet menés qu’en Corée, à Taïwan et en Mandchourie. Cette dernière tient une place à part. Vitrine de la Sphère de coprospérité, elle témoigne aux yeux du monde de la politique japonaise de développement industriel dans les territoires. C’est ainsi qu’un industriel, Ayukawa Yoshisuke, met en place avec l’accord de l’armée la « Corporation pour le développement industriel de la Mandchourie ». Cet organisme participe d’un projet de création d’une industrie lourde grâce à des capitaux conséquents, supérieurs à ceux des Zaibatsu concurrents Mitsui et Mitsubishi (1 913 millions de yens contre 1 822 millions et 1 465 millions). Un exemple parmi d’autres, de ces conglomérats hégémoniques qui contrôlent les commandes de l’armée - 70 % des marchés publics en Indonésie leur sont attribués.


Une politique agraire forcée

Le monde rural n’est pas épargné. Les expulsions de paysans sont courantes. Leurs terres sont confiées à des colons dont l’activité consiste à approvisionner la métropole et les armées impériales. A Java, les paysans sont contraints de livrer entre 40 et 80 % de leur récolte de riz. Plus de 40 % de la production de riz en Corée est destinée à l’exportation. La malnutrition, conséquence de cette spoliation, devient monnaie courante. La consommation de riz passe au sein de la Sphère, de 450 grammes par jour et par personne en 1941 à 160 grammes en 1944 [21] ! En Corée, suite à la réforme agraire, plus de 52 % des terres appartiennent en 1941, à des propriétaires japonais. De la sorte, l’exode rural vers les villes s’accélère, et, ce faisant, libère les possibilités d’une main-d’oeuvre corvéable à merci. La proportion d’agriculteurs en Corée n’est plus que de 75 % en 1938, et la croissance démographique – 25 millions d’habitants en 1945 – entraîne des mouvements de populations contraintes à migrer vers le Japon (670 000 Coréens sur 5 400 000 de mobilisés) pour travailler dans les usines de l’archipel. Ce travail forcé touche l’ensemble des pays occupés (hormis Taïwan) : plus de 10 millions de Chinois, entre 4 et 10 millions de Javanais, 180 000 civils et 60 000 prisonniers de guerre en Thaïlande et Birmanie sont réquisitionnés


Un racisme déguisé

Un document éclaire regard que portent les dirigeants nippons sur les peuples soumis. Dénommé « Recherches relatives à la politique mondiale du Yamato en tant que noyau racial », un rapport secret de 1943 apporte l’éclairage nécessaire sur les considérations raciales entretenues par Tokyo. Produit par le ministère de la Santé et des Affaires sociales et le Centre de recherche des problèmes sociaux de la population, il traite de la théorie des races et évalue la politique à mener dans les territoires contrôlés par les Japonais. À l’image du Lebensraum, il envisage un espace sécurisé pour la race du Yamato [22] et classe les peuples selon des critères eugénistes. Un document en totale opposition avec le discours officiel tenu à la Conférence de la Grande Asie orientale de novembre 1943. Le« pan asiatisme » de la Sphère de coprospérité y présente les régimes « associés » sur un pied d’égalité. L’union prônée célébre les races de l’Empire. Le slogan mandchou « cinq races unies » (japonaise, chinoise Han, mongole, coréenne et mandchoue) tente d’ailleurs d’accréditer une égalité de traitement et d’avenir. L’attitude envers les populations varient certes selon les pays mais le souci d’acculturation des peuples domine. Les colonies sont effectivement privilégiées et font l’objet d’égards particuliers : les Japonais y fondent de nombreuses écoles et tentent de s’attacher la sympathie des habitants par des programmes éducatifs dont les axes principaux sont le culte de l’Empereur, l’inculcation du patriotisme nippon et l’apprentissage du japonais. On estime ainsi qu’à Taïwan, entre 1937 et 1944, la part de la population parlant japonais passe de 38 % à 71 % [23] ! L’Indonésie reçoit des attentions similaires : accueillis en libérateurs et conscients qu’ils doivent s’appuyer sur l’islam, les Japonais y favorisent en effet les tendances nationalistes anti-occidentales. Mais partout ailleurs, les exactions sont la règle: viols, essor de la prostitution légale (200 000 « femmes de réconfort » coréennes sont enlevées de force), massacres bactériologiques – notamment par la sinistre unité 731 qui teste la réaction du corps humain aux gaz toxiques et aux bactéries – et camps d’internement de prisonniers de guerre, de civils coloniaux et d’opposants se développent dans toute l’Asie japonaise. Au total, 5 millions de personnes sont éliminées, 13 millions meurent de faim ou de maladie. La Sphère de coprospérité marque ainsi de son empreinte néfaste l’ensemble de l’Asie, à tel point qu’aujourd’hui les relations entre le Japon et ses voisins immédiats s’en ressentent encore. Entre non dits, repentance et intérêts stratégiques non avoués, l’histoire de cette construction idéologique continue de peser lourdement sur cette partie du monde.



NOTES

[1] Dennery (E.), Problèmes d’Extrême-Orient, Annales de Géographie, T 46, n° 262, 1937, p. 337‑368.
[2] L’ère Meiji (« gouvernement éclairé », nom posthume de l’empereur Mutsuhito) met fin à l’isolement volontaire du Japon et initie une politique de modernisation technique accélérée du pays.
[3]Littéralement « Grande justice » (et nom posthume de l’empereur Yoshihito). C’est une ère de mutation culturelle
[4] Ou Manshūkoku en japonais ; littéralement « Nation de Mandchourie ».
[5] Tobe Ryoichi, Japan’s War Guidance: Three Key Points, « New Perspective of the Pacific war – prisoners of war the military leadership », National Institute for Defense Studies, Tokyo, 2007
[6] Papers relating to the foreign relations of the United States, Japan: 1933- 1941, volume I, « Japan’s undeclared war in China and further Japanese penetration by armed force or threat of force »
[7]Idem, « Growing tension between the United States and Japan arising from Japanese military aggression », p. 111
[8] Political strategy prior to outbreak of war part I prepared by military history section headquarters, army forces far east distributed by office of the chief of military history department of the army, Political Strategy Prior to the Outbreak of War, Part I. Washington D‑C, 1945.
[9]Pelletier (P.), L’Extrême- Orient, l’invention d’une histoire et d’une géographie, Gallimard, 2011.
[10] Cf. 8, « Growing tension between the United States and Japan arising from Japanese military aggression », pp. 93‑111.
[11] Saneshige Komaki, Nippon chiseigaku oboegaki, Osaka, Akitaya, 1944, p. 51.
[12] Souyri (P-F.), Nouvelle histoire du Japon, Perrin & Japan Foundation, septembre 2010, p. 508.
[13] Orr (J.J.), Peace and Honor in Postwar, Post-imperial Japan: Pensions and Enshrinement for Non‑Japanese Veterans, symposium « The Japanese Occupation: Sixty Years after the End of the Asia-Pacific War », Singapore, 2005.
[14] Ou Guandong, ou encore Kantō
[15] Imura Hisao, Berry (S.), Aventures d’un espion japonais au Tibet, Payot/Voyageurs n° 569, 2005, p. 37.
[16] Leday (W.), L’offensive nippone dans le Sud‑Est asiatique : de l’utilisation stratégique de l’Indochine française, paru dans Stratégique n° 84, janvier 2004.
[17] Orr (J.J.), Peace and Honor in Postwar, Post-imperial Japan: Pensions and Enshrinement for Non‑Japanese Veterans, symposium « The Japanese Occupation: Sixty Years after the End of the Asia-Pacific War », Singapore, 2005
[18]Miyata Setsuko. Chosonminjunggwa « hwangminhwa » chongch’a [le peuple coréen et les politiques de formation de « citoyens impériaux »], Séoul, Ilchogak, 1997, p.154‑157.
[19] US Department of State, Peace and War: United States Foreign Policy, 1931-1941, Government Printing Office, 1943, pp. 87‑97.
[20] Margolin (J-L.), L’armée de l’empereur : Violences et crimes du Japon en guerre 1937- 1945, notes, Armand Colin, 2006, p. 337.
[21] Idem, p. 351.
[22] Ancienne province du Japon, berceau historique du pays.
[23] Mau-kuei Chang ; Miège (P.), Les origines et la transformation de l’identité nationale taïwanaise, paru dans Perspectives chinoises N° 57, 2000, p. 63

Pour citer cet article :

Fabrice Jonckheere, version actualisée de "La Sphère de Coprospérité de la Grande Asie Orientale." Histoire de la dernière guerre - Editions Caraktère mars 2012",


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