Mers et Océans

Nos digues nous protègent elles ? Enquête sur les systèmes de défense face à la mer

Septembre 2016

Quand l’océan reprend ses droits…

En 2100, le niveau global des océans aura augmenté d’un mètre. Cette hausse représente une menace pour des littoraux déjà fortement peuplés. Et une pression supplémentaire sur les dispositifs actuels de défenses côtières. Digues, dunes, enrochements forment la première ligne face à la mer. Suffiront-ils à contenir les inondations qui s’annoncent ? Enquête sur les dispositifs de protection littorale dans un département à risque : le Calvados en Basse Normandie.

Un vis à vis. Les falaises de Longues-sur-Mer, entre Arromanches et Port-en-Bessin dressent leur longue silhouette sur la Manche. Là bas, le sentier des douaniers est condamné. La cause ? Le recul du trait de côte de plus d’un mètre en cinq ans. De longues fissures parcourent l’à-pic qui, peu à peu, s’effondre dans les eaux blanches d’écumes. Ailleurs, à Ver-sur-Mer ou dans l’estuaire de la Dives, le temps d’une grande marée, les zones humides parsemées de roseaux et peuplées d’oiseaux migrateurs restent plusieurs semaines sous les eaux. La submersion par la mer est un phénomène normal. Mais depuis quelques années, il s’accroît. Ici commes, ailleurs, les côtes reculent


Les zones naturelles préservées témoignent de cette lutte que se livrent terres et mer depuis des siècles. Un combat resté sans grands dommages pour les activités humaines naguère localisées à l’intérieur des terres. Ici, en cas de rupture du cordon dunaire, l'eau pénètre lentement. Les habitants ont le temps d'évacuer la zone. « Mais, depuis deux siècles, c’est la politique du tout-endiguement » déplore une géologue de l’occupation du littoral. Exit les dunes, les marais.

Favorisée par la spéculation immobilière et motivée par la peur de la submersion de ces zones désormais habitées, l’artificialisation des côtes est apparue depuis une centaine d’années, comme la solution. Les espaces naturels ont été investis, lotis, dénaturés. Leur rôle tampon lors des inondations n’a pas pesé face aux enjeux d’urbanisme. Aujourd’hui, les dunes ne couvrent plus qu’un tiers du littoral. Au profit d’une artificialisation qui représente aujourd’hui 50 % des 116 km de côtes.



« Une bonne protection, c’est une quantité de sable important »

Les élégantes façades bourgeoises s’étalent de part et d’autre du Grand Hôtel. A leur pied, une large promenade maçonnée s’interpose. D’un côté, le maintien distingué des demeures balnéaires ; de l’autre les mouvements d’humeur de la mer. Cabourg se sait menacé. Coincé à l’avant par la plage et à l’ arrière par des marais, la ville est bâtie sur une zone située sous le niveau des eaux. Cette digue, c’est son rempart.

« Avant, on ne bâtissait jamais sur le cordon dunaire. Mais à partir du milieu du le XIXe siècle, les dunes sont privatisées. On les « endigue» afin de supporter la promenade de bord de mer et les villas.»
commente une historienne de l’Université de Caen.

Frank Levoy, professeur de géologie marine à l'université de Caen, explique le paradoxe d’un dispositif qui aggrave plus qu’il ne protège. "Une bonne protection, c’est une quantité de sable important sur la côte. Ce sable ne peut plus se déposer quand il y a une digue construite sur la dune. Le transfert de sédiments est interrompu".

Pis, les vagues s’écrasent et rebondissent. Le sable est renvoyé au large et ne s’accumule plus en haut de la plage. Le pied de la digue se retrouve à nu progressivement. Il offre ainsi une moindre résistance à la houle et s’érode. » A moyen terme, c’est la rupture de la digue et la submersion des terres.


Un remède de poids

Pour le non-initié qui arpente le rivage, le remède à la mode, c’est l’enrochement. Chaque commune littorale a le sien. Ce système composé de très gros blocs de pierre fait la quasi-unanimité dans la classe politique locale. En revanche beaucoup de scientifiques restent dubitatifs à son sujet. A commencer par Laurent Labeyrie, chercheur paléo-océanographe et auteur de l’essai Submersion, quand la mer monte *. Son verdict est sans appel.

«L’empierrement a une utilité en cas de faible houle. En revanche, il démultiplie la force des grosses vagues, qui rebondissent dessus. L’ensemble des blocs résonne, vibre et finit par se désagréger. » Et le scientifique de conclure :« en somme c’est le principe du marteau piqueur. A la longue, il y a effondrement.»

A Asnelles, les maisons en contrebas de la digue témoignent de la violence des flots qui ont déferlé le matin du 28 février 2010. Certaines sont à l’abandon, d’autres en attente de réfection .Patrick Barcos, grand gaillard à la retraite, place sa main à hauteur de l'aisne : « c’est à ce niveau que les eaux sont montées.» Il désigne les fenêtres de sa maison de pêcheur :« L’eau sortait par là en flots continus.» Depuis des années, le président de l’association de défense contre la mer et prévention contre les risques naturels, Le Roseau, se bat pour que quelque chose bouge à Asnelles. Le village, entre marais et falaises, a subi de plein fouet Xynthia. Depuis ce drame, Patrick ne décolère pas contre le maire de la commune et son « incapacité » à penser autrement l’avenir. Les solutions retenues par la municipalité ? Faire comme avant : rehaussement des parapets, enrochements supplémentaires, bétonisation de la base de la digue construite sur de la tourbe.

« Rien que du provisoire. On refait les mêmes erreurs qu’autrefois. Rien ne se fait de sérieux contre les inondations.» s’insurge le guide de pêche. « La digue a été reconstruite à l’identique : même inclinaison, même matériaux, sur des fondations branlantes.»


Savoir n’est pas prévoir

Alain Scribe, maire d’Asnelles, reconnait la portée limitée des travaux. Mais, pour des questions de coût, il estime ne pas pouvoir faire davantage. « L’entretien de la digue dévore 30 % du budget de la commune.» En clair, la municipalité n’a pas les moyens d’innover. Un constat partagé par l’ensemble des villes littorales. Le groupement en communauté de commune ne permet même pas d'équilibrer les comptes et les frais d’entretien de tels ouvrages.

« Réparer 200 mètres d’une digue haute de 1m50 a coûté 200 000 euros. Faites le calcul. Consolider toutes les digues et enrochements de Ouistreham à Lion sur mer, soient 5 petits kilomètres, coûterait 50 à 60 millions d’euros. Notre budget global de fonctionnement n’est que de 23 millions. Qui va payer ? »

demande Romain Bail, le très volontaire maire de Ouistreham. L'élu déplore les blocages actuels mais ne voit pas comment se sortir de cette situation. Pourquoi ne pas se contenter, faute de mieux, et dans l’immédiat de ces solutions classiques d’endiguement ? Parce que c’est insuffisant pour parer la montée du niveau de la mer. A qui imputer la responsabilité de l’inaction face au danger ? En partie aux élus locaux qui, selon les mots du vice-président de la communauté de commune de Caen-La-Mer, « fonctionnent parfois sur des schémas obsolètes, à court terme, dictés par le tourisme et l’économie du quotidien» A la population côtière, qui feint d’ignorer les dangers imminents. Et à l’Etat, qui, déplore le maire d’Asnelles, « ne fait rien pour la prise en charge du problème ».



Des plans à tout faire

« PPRI, PPRL, PAPI, PSR ». Les plans mis en place par l’Etat et les régions face à la menace littorale sont pourtant légion. Les mauvaises langues n’y voient qu’un moyen de se prémunir contre des poursuites judiciaires en cas de rupture de digue ou de cordon dunaire. Ces études témoignent souvent de l’impuissance des pouvoirs publics. A commencer par leur méconnaissance des dispositifs d’endiguement.

« Les caractéristiques des ouvrages de protection étaient, en 2010, largement méconnues des services responsables de la sécurité et le sont encore souvent.»
lit-on dans l’Evaluation à mi-parcours du plan submersions rapides, daté de 2014. Ce à quoi s’ajoute un problème imprévu: les digues orphelines. Sans propriétaires identifiés, elles comptent pour une part importante dans le flou décisionnel.

En 2009, l’Etat soutient le LIDAR, un programme de détection des mouvements de la côte. Un outil essentiel pour prévoir et repérer les endroits menacés par l’érosion et la submersion. Un an plus tard, il est suspendu, faute d’accord financier entre l’université de Caen, le conseil général et le département du Calvados. «Les cartographies sur lesquelles les décideurs s’appuient sont donc datées » ironise Franck Levoy, responsable CNRS du projet. Désormais les données ne sont plus actualisées ni synthétisées par les pouvoirs publics. Difficile dans ces conditions de prendre les décisions adaptées.


Et si on regardait ailleurs ?

Devant toutes ces impasses, quelles solutions faut il adopter ? Aux Pays Bas , la politique de réduction des risques de submersion s’énonce en quelques mots : « More space for water ». Plus d'espace pour l'eau. Le retrait des activités humaines à l’intérieur des terres est acté En France au contraire, « tenir la ligne » reste la politique officielle. L’Etat envisage néanmoins la «relocalisation ciblée ». « Il faut prendre exemple sur les Anglais qui bâtissent une stratégie à 100 ans. Selon les zones, il faut soit consolider les défenses soit abandonner le terrain », explique Hervé Niel, du Conservatoire du Littoral. De timides expérimentations en ce sens sont menées sur les marais polderisés de Salenelles. La population s’y oppose farouchement. Elle craint le retour de la mer à l’intérieur des terres. Pour le moment c’est un dialogue de sourds. « La stratégie concertée de repli doit être envisagé sur période assez longue » plaide Frank Levoy. Une vision partagée par Romain Bail.

Vouloir protéger l’ensemble des zones urbanisées situées sous le niveau de la mer est illusoire. Mais dans le Calvados, plus de 12 000 personnes sont menacées par le risque de submersion marine. Et peu seraient prêtes à abandonner leurs biens.

Le plan LiCCo (Littoraux et Changements Côtiers) doit remédier à cette situation. Porté par l’Environment Agency , une agence publique britannique responsable de la gestion du risque d'inondation par la mer, et soutenu par les provinces du Dorset, Devon et la Normandie, ce projet européen a pour ambition de préparer les populations à vivre avec une côte en mutation. Sur le papier, le choix est simple : tenir les rangs ou reculer. Dans les faits, le cas par cas l’emportera. Rien ne se fera sans volonté. Et des moyens financiers à hauteur de l’enjeu


* Submersion. Quand la mer monte. Laurent Labeyrie. Odile Jacob. 2015

Pour citer cet article :"Nos digues nous protègent elles ? Enquête sur les systèmes de défense face à la mer"

Fabrice Jonckheere