Arctique

Les routes maritimes de l'Arctique : le nouvel Eldorado ?
mai 2017

Dans les décennies qui viennent, les routes maritimes arctiques, bloquées par les glaces la majeure partie de l'année, s'ouvriront peut être sous l'effet du changement climatique. Chaque pays cherchera alors à tirer de cette situation inédite un atout économique et politique Si la fonte des glaces se confirme, la route de l'Arctique se transformera-t-elle donc en Eldorado de la mondialisation ? Résumé de la conférence tenue le 26 avril 2017 - Médiathèque A Malraux, Béziers. Des articles approfondis bientôt en ligne.
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Illustrations et photos sont saufs mentions contraires à créditer à Fabrice.jck

"Sous le point de vue politique nos possessions d’Alaska ont une importance tout à fait secondaire". C’est par ces mots qu’en 1860 l’ambassadeur russe aux Etats Unis enjoint son souverain le Tsar à vendre cette terre, à ses yeux sans aucun intérêt pour son pays. 150 ans plus tard, la vision que les Etats ont de l’Arctique a radicalement changé. Le Grand Nord est devenu un enjeu économique et politique de premier plan. Les régions polaires du Nord ont même fait ces dernières années une entrée remarquée sur la scène géopolitique. De toutes parts, ce phénomène suscite interrogations et extrapolations. En effet, les routes maritimes du Grand Nord, traditionnellement bloquées par les glaces vont peut être dans deux ou trois décennies, s’ouvrir. Permettront ont-elles donc l’exploitation des richesses de l’Arctique ? Se transformeront-elles en Eldorado de la mondialisation ?



I.Délimiter pour définir. L’Arctique, qu’est ce que c’est ?

« Arctique, grand Nord, pôle » : on compte autant de termes pour désigner la zone que de réalités qui lui sont rattachées. Quatre définitions principales permettent cependant d’en tracer les contours. L'Arctique est une zone déterminée par :

  • la géographie : un océan et une zone délimitée par le cercle polaire
  • le climat : une zone délimitée par la ligne de Köpen
  • la géopolitique : 8 Etats, 6 riverains et 2 non riverains se partagent les territoires arctiques. Pour une gestion conjointe non contraignante, ils ont créé le Conseil de l’Arctique, qui compte aussi des observateurs et des associations autochtones.
  • le socio culturel : Plusieurs millions ( de 4 à 9 millions) d’habitants dont 12% d’autochtones divisés en 4 grandes familles linguistiques vivent en Arctique. 70% sont urbains. Ce monde en apparence immuable est en pleine transformation.. La cause est le changement climatique.

  • II. Le changement climatique : quel impact en Arctique ?

    Selon les relevés du CNRS , l’arctique s’est réchauffe deux à trois fois plus vite que le reste du monde durant le siècle passé , et selon les calculs ils gardera ce rythme. Les conséquences en sont une réduction de la surface et de l’épaisseur de la banquise, mais aussi un dégel du permafrost.

    Ces modifications du milieu auront un impact certain sur l’exploitation des ressources et sur l’ouverture des routes de navigation.


    III. L’accès aux ressources : territorialités et routes

    Les routes maritimes du Nord, on l’oublie trop souvent, sont la première richesse arctique. Elles permettent en effet d'une part de transiter de l’Océan Pacifique à l’Atlantique en raccourcissant, sous certaines conditions, les distances, d'autre part de transporter les richesses hors et vers l’Arctique.

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    La première route, celle du Nord-Ouest, longe les côtes septentrionales du Canada et se faufile parmi ses 36 000 iles. La seconde, la Route du Nord ou NSR, suit les littoraux de la Russie, depuis la mer Blanche jusqu’au détroit de Béring via le cap de Tcheliouskine.


    Ces passages qui permettent de relier les deux grands océans sont très peu utilisés : en 2015, 45 passages de transit. A comparer avec les 20 000 via Suez !! Ils ne sont en effet navigables que trois mois dans l’année - exception faite de la partie occidentale de la NSR, avec l’assistance de brises glaces- dans des conditions difficiles.
    Mais demain ?
    Ces passages s’ouvriront-ils dans les 30 années qui viennent suite au réchauffement climatique ?
    Les avis sont partagés. Ceux qui le pensent se basent notamment sur les estimations climatiques de retrait de la banquise, les investissements et ajustements économiques colossaux consentis par les opérateurs économiques et pays arctiques, le développement du slow steaming et le volontarisme Russe en la matière. ( Notamment en terme de construction de brise-glaces et de réorganisation économique territoriale).


    Les détracteurs avancent cinq arguments contraires : les conditions climatiques qui demeureront extrêmes, le coût très élevé des navires spécialisés, le coût majoré du transit maritime, l’absence de ports adaptés et de zones économiques le long de ces routes, le relatif raccourci des routes du Nord qui perdent cet avantage dès qu’il s’agit de relier l’Asie du Sud Est.
    Il apparaît donc plus que probable que les passages du Nord seront à l’avenir davantage empruntés qu’aujourd’hui. Ils ne seront que des voies complémentaires, de segment et non concurrentielles de Suez, Panama, ou le Cap. En effet ils permettront moins de transiter entre deux océans que de transporter des ressources locales, énergétiques et minérales.


    IV. Les richesses arctiques : quels enjeux économiques ?

    Ces dernières sont une manne pour les Etats qui les possèdent. (10% du pétrole brut mondial, 25% du gaz mondial). Leur extraction en revanche est et restera ardue et couteuse. A titre d’exemple, en moyenne dans le monde, le délai entre découverte et exploitation d’un gisement est de 5 ans. En Arctique, il est de 10 à 15 ans, voir davantage.

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    Les grands gisements sont d’accès difficile. Les 6 plus grandes zones d’exploitation des hydrocarbures se trouvent en Russie (3) , en Amérique du Nord (2) , en Norvège. (1). Les minerais quant à eux se répartissent sur l’ensemble du pourtour arctique, avec des concentrations d’exploitations sur 12 zones principales :

    • Russie : Bilibino et Léna (or), Norilsk (nickel), Vorkouta (cuivre et charbon)
    • Norvège : Kirkenes (fer)
    • Suède : Kiruna (fer)
    • Canada : Diavik (diamant) Ellesmere, Melville ( charbon, diamant), Terre de Baffin (plomb, argent, cuivre, zinc) , Nunavut (uranium)
    • Finlande : Kittilä, Pyhäjärvi (zinc et or).


    La question de l’accroissement de ces ressources se pose pour les décennies qui viennent. Demain sera-t-il synonyme d’abondance d’hydrocarbures et de minerais issus de l’Arctique ?
    Selon l’Institut de Géophysique Américain, dans une étude de 2008 qui sert de base à la plupart des estimations, l’Arctique recèlerait :

    • 13% des ressources mondiales non-découvertes de pétrole
    • 30% des ressources mondiales de gaz naturel
    • Une ombre à ce tableau : 84 % de ces ressources se trouveraient en mer.

    Ces estimations sont à considérer avec précaution : il s’agit de ressources estimées. A titre d’exemple, la quantité d’hydrocarbures à découvrir, selon les sources, varie entre 65 et 412 Milliards de barils. La majorité des réserves, tant en gaz qu’en pétrole se situe en Russie. Il faut noter que les réserves de minerais sont abondantes, notamment au Groenland qui fait office de grenier de terres rares, uranium, or et diamant. Les projets d’exploitations en Arctique des ressources hydrocarbures et minérales ne manquent donc pas. Mais verront-ils le jour ?


    Il est difficile de se prononcer avec certitudes, tant leur mise en œuvre est conditionnée pas une série de contrainte. Citons pour être brefs les gisements décevants, la mer des Tchoutches en est un exemple, les conditions climatiques et maritimes extrêmes, les coûts faramineux pour un résultat parfois aléatoire, les obstacles internationaux – moratoires,sanctions , baisse des coûts, niveau des cash-flow. D’ores et déjà, des abandons retentissants de prospection et d’exploitation nous alertent sur ce que demain pourrait apporter en terme de déconvenues. L’exploitation de ces ressources va aller croissant, très certainement, mais à ces coûts très importants, dans un contexte climatique et géopolitique parfois difficile, victime de la fluctuation du prix des matières premières.

    Une situation qui mène les Etats arctiques à envisager de nouvelles pistes de richesse, autres que les seules carbonées et minérales.



    Les acteurs du développement arctique misent en premier lieu sur le tourisme, en plein boum depuis une décennie.
    Il s’agit d’un tourisme essentiellement maritime : plus de 100 000 croisiéristes annuels se rendent déjà dans la zone polaire arctique. Un secteur en développement mais qui restera contraint par les règles de sécurité drastiques – on pense au nouveau code polaire entré en vigueur en 2017, la taille des navires, la volonté de conserver « immaculé » ce fonds de commerce que sont les territoires du Grand Nord.


    La pêche et l’aquaculture sont le deuxième atout en recomposition. On observe un double phénomène : les espèces allogènes, en majorité dans les eaux norvégienne et russes se déplacent dans les eaux internationales. Les espèces méridionales migrent vers les eaux arctiques. Une aubaine ? Oui pour l'enemble des acteurs mondiaux de la pêche. Mais une aubaine à court terme si on n’y prend garde. Les stocks halieutiques sont en majeure partie des réserves de substitution et d'ajouts. La situation est à ce point délicate que des moratoires sur la pêche ont d’ores et déjà été mis en place.
    Les potentialités émergentes de l’arctique reposent enfin sur les nouvelles technologies, les biomatériaux, l’électricité renouvelable.


    V. La convergence arctique. Conflits ou coopération ?


    Une condition cependant prévaut pour que ces richesses potentielles deviennent la base du développement économique de l’Arctique : la coopération. Le contrôle de ces ressources va-t-il donner lieu à une foire d’empoigne ? Des guerres sont-elles prévisibles ?


    Il est peu probable que les tensions débouchent sur des conflits ouverts : 95% des ressources sont localisées dans les ZEE des 8 Etats polaires. On ne fait pas une guerre pour moins de 5%. Ensuite les disputes de territorialités se règlent en général de façon bilatérale. Enfin les Etat membres du conseil de l’Arctique se sont engagés à résoudre leurs problèmes de manière pacifique, tant ils savent qu’il y a convergence d’intérêts à exploiter de concert la zone. Un obstacle, inattendu pour beaucoup d’observateurs, se dresse devant des opérateurs : la puissance montante des populations autochtones.

    Selon l’article 3 de la charte des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, elles ont le droit de posséder et de contrôler leurs territoires, les terres et les ressources. Un combat du faible au fort, entamé depuis plusieurs décennies, contraint donc les opérateurs à modérer leurs appétits. Les peuples autochtones peuvent ainsi bloquer l’accès aux ressources lors de conflits avec les Etats, avec de grandes compagnies énergétiques, avec des opérateurs touristiques ou des associations environnementales.


    En contrepoids à ces querelles, de nombreuses initiatives de coopération ont vu le jour : création d’organismes privés pour une approche multilatérale et transversale des enjeux arctiques, coopérations d’opérateurs économiques pour l’exploitation commerciale, coopérations internationales pour le règlement des litiges et le règlement conjoint des problèmes économiques et politiques.

    Une question fondamentale pour l’exploitation économique de l’Arctique demeure encore aujourd’hui en suspens. Le cadre juridique en Arctique n’est pas contraignant. En effet les directives et décisions communes adoptées par les Etats du Conseil de l’Arctique ne sont que des préconisations. Elles n’ont donc pas force de loi. D’aucuns pensent alors que cela ne peut que nuire à la pleine « mise en valeur » des richesses économiques de l’Arctique. Les avis sont partagés, le débat continue.



    Selon Virginie Raisson-Victor, « nous devons considérer l’avenir des possibles » en gardant une grande marge de manœuvre dans nos projections des évolutions du monde de demain
    Ainsi s’il est probable que l’Arctique sera probablement une zone économique importante dans les décennies qui viennent, il faut nuancer l’optimisme qui fait fi des obstacles et contraintes à l’émergence des richesses économiques polaires. Le pôle sera exploité. Il n’y a pas lieu d’en douter. La question maintenant est de savoir à quelles conditions. Et sous cet angle, il pourrait ne jamais devenir cet Eldorado tant attendu : le contrecoup d’une exploitation dérégulée et non limitée serait en effet synonyme de dégradation du milieu. Une manière de tuer la poule aux œufs d’or.

  • Le brise-glace nucléaire Yamal

    De la classe Arktika, c'est le douzième navire de surface à atteindre le pôle Nord.

  • Longyearbyen

    Capitale administrative du Svalbard - Photo by: Bjørn Christian Tørrissen.

  • Prirazlomnaya

    Le pétrolier Mikhail Ulyanov s'approche de la plateforme de Prirazlomnaya - crédits : Gazprom

  • Les brise-glaces dans le Monde

    La disproportion entre les Etats est marquée : la Russie et la Finlande possèdent plus de navires que l'ensemble des pays sur le globe - crédits : fabrice.jck

  • Mer de Laptev

    Navigation en mer de Laptev juillet 2016 - crédits Joska Szeles.

  • Mourmansk

    La plus grande ville du monde au nord du cercle arctique. Ce port abrite les flottes de brise glacs et de guerre russes - crédits : kallerna

  • Les ports au delà du cercle

    On compte peu de ports importants sur les routes maritimes du Nord. La majorité se trouve sur la NSR - crédits : fabrice.jck

  • Cap Tcheliouskine

    La base scientifique abandonnée, sur le promontoire le plus septentrional (77° 43′) de l'Eurasie, à l'extrême nord de la presqu'île de Taïmyr. - crédits : Joska.Szeles

  • Mourmansk

    Transbordement du charbon à destination des centrales thermiques européennes. . Le minerai à parcouru 2000 kms en train depuis le centre de la Russie.

  • Vers l' île Bolshevik

    Le Brise glace Kapitan Khlebnikov trace sa route en direction de l'île Bolshevik via la côte nord du détroit de Vilkitsky. crédits : Joska.Szeles

  • Hvalfjörður - le fjord aux baleines

    Le Fjord de Hvalfjörður en Islande abritait autrefois une des plus importantes station de pêche. crédits : Fabrice.JCK

  • Pêche en Islande

    Port de Reykjavik. Moteur de l'économie nationale, la pêche représente 75% des exportations islandaises. crédits : Fabrice.JCK