EXTRAIT Le Mandchoukuo (Manchoukouo), un état illégitime ? 満州国、非合法状態
Jonckheere fabrice. Article. Le Mandchoukuo (Manchoukouo), un état illégitime ?
mai 2012-Pour : Histoire de la dernière guerre n° 18 - ©jonckheere Fabrice
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Le Mandchoukuo (Manchoukouo), un état illégitime ?
« Fantoche, artificiel, marionnette » autant de qualificatifs associés au Mandchoukuo. Peu de nations ont été objet d’un jugement si sévère.
En paraphrasant Marc C Elliott (1), ne faut il pas accepter que la Mandchourie ait non seulement un passé mais aussi une histoire ? L’historiographie, à maints égards, n’a voulu y voir qu’un territoire mineur dans l’Histoire de l’Asie et dont l’interêt n’apparaissait que dans ses rapport avec ses puissants voisins, la Chine puis le Japon.
Les peuples nomades ont longtemps suscité la méfiance et l’indifférence des sédentaires. La Mandchous n’échappent pas à cette situation tant leur entrée dans l’Histoire n’apparait aux yeux de nombreux observateurs que concomittante d’avec celle de leur conquête de l’Empire du Milieu. Et le Mandchoukuo ne semble pouvoir échapper à cette règle tant il apparait de prime abord comme un rejeton non viable des régions périphériques de la grande Chine. Mais faut il en conjecturer pour autant que sa disparition ne serait que la conséquence de l’hérédité, non celle d’une malformation native ?
Ces questionnements imposent à qui veut comprendre le Mandchoukuo, de saisir au préalable ce qu’est la terre qui l’a vu naître.
Contexte géographique
La Mandchourie , limitrophe de la Mongo1lie et de la Sibérie couvre dans sa plus grande extension une surface de de 1 550 000 km² carrés (encadre1). Son climat, froid ( -30 eu plus bas) au regard de sa latitude ( entre 38°58 et 55°30 ) est continental . Pluvieux à l’Est en raison de l’influence finissante de la mousson d’été, il se révèle à l’Ouest, sur les marges du désert de Gobi, beaucoup plus sec.
De grandes plaines centrales de type prairies (provinces de Liao, Kirin, Heilungkiang) sont encadrées de montagnes d’altitudes moyennes, les massifs du Grand Hsingan au Nord ouest, petit Hsingan au nord est et Lia Toung à la frontière coréenne. Ces massifs sont recouverts de forêts de résineux et de feuillus. Les terres les plus fertiles se concentrent donc essentiellement dans les plaines, le long des cours d’eaux ( bassins des rivières Liao-Ho, Hunho, Oungari, Surri, Nonni )
Le sous sol recèle de nombreux minerais qui sont l’objet de maints convoitises (charbon, minerai de fer, pétrole, gaz, cuivre, plomb, aluminium, graphite).
Contexte humain
Les Mandchous descendent des Jurchens (女真), un peuple toungouse d’origine Sibérienne. Jusqu’au XVIIème siècle, ils sont essentiellement des nomades et chasseurs itinérants.
Ainsi que l’homonymie le laisse deviner, Mandchoukuo ( pays de Mandchourie 滿洲國) provient de滿洲 Mǎnzhōu (Mandchourie) , terme qui a longtemps été l’objet de conjectures diverses quant à sa signification et à son premier emploi. Henry Julius Klaproth, linguiste des langues altaïques à l’orée du XIXème siècle a tenté d’y apporter une explication dont nous laissons le lecteur juger de la pertinence, faute de pouvoir réunir des éléments complémentaires à ce sujet. Se basant sur le livre des Huit bannières Dchakon toung dchi sou- tchounga wéilehhe pithhe, il voit dans les caractères chinois Man - Tcheou qui servent à prononcer les idéogrammes 滿 洲 le sens du terme Mandchou (2) : Klaproth écrit ainsi « Il (Aïsin-giyoro) donna au territoire de cette ville ( Odoli) le glorieux titre Chinois de Man-dcheou qui signifie pays très peuplé (Pays, ile : 洲 plein, peuplé : 滿 )(3 ). Cette acception semble avoir été durablement partagée puisqu’on la retrouve ultérieurement chez Torii Ryûzô , enseignant à l’Université de Tokyo (4).
Et bien qu’une dynastie mandchoue, les Jin (1115- 1234) aient régné sur l’Empire du Milieu dès le 12ème siècle, il faut attendre le XVIIème siècle pour les voir prendre la place qu’ils occuperont jusqu’en 1911.
La plupart des spécialistes s’accordent à dire que Huang Taiji, ancêtre de Pu Yi, est celui ( et non Aïsin-giyoro) qui donna le nom de « Manchous » à son peuple. Un peuple composé initialement de tribus éparses que son père Nuhraci avait réunit sous les huit bannières (1616) et sous l’autorité de la dynastie des Jin postérieurs(後金 Hòu Jīn). Contestataires de l’autorité des Mings, les « Khan du Grand Jin » établissent leur capitale à Shenyang ( future Mukden) . Huang Taiji qualifie en 1636 l'État mandchou de « Grand Qing ». Il accroit le courroux chinois en abandonnant le titre de Khan pour celui d'Empereur. A la suite d’une guerre qui s’étale de 1618 à 1644, les Qing renversent les Mings et établissent leur dynastie en Chine, déplaçant leur capitale à Pékin.
Désormais les Qing revendiquent le mandat céleste et se réclament du système tributaire en place. Au grand dam du Japon des Tokugawa.
Les Mandchous, un peuple barbare aux yeux des Japonais
Qu’est ce qu’un barbare pour le Japon du XVIIeme siècle ?
C’est celui qui ne respecte ni les rites ni les devoirs. (reigi no Kuni) En effet et ce depuis le VIIIème siècle, le japon a « adopté la conception chinoise de la vertu impériale qui règne sur le pays et au-delà des frontières » (5) Les rites sont les actes par lesquels « se manifestent la vertu impériale, et les devoirs des sujets à l’égard du souverain grâce auquel l’ordre et la paix sont maintenus dans le pays » Ainsi « Là ou il n’y a pas les rites et les devoirs, il y a désordre entre les souverains et les sujets ». En somme ce sont là des critères (chaos civil, désobéissance à l’autorité) confucéens dont le Japon saura le temps venu faire usage.
Le barbare se définit aussi par son extériorité
Kumazawa Banzan 熊沢蕃山 (1619–1691), penseur néo confuceens, dans le Daigaku wakumon 大學或問 en 1686, préconise de se préparer à contrer les barbares du nord (hokuteki 北荻)(A4, p 66). Ce dernier terme est explicite : 艹, 艸 = herbe, prairie par extension steppe, 荻 =roseau, témoignent d’une caractéristique du barbare : il est l’habitant de la prairie, de la steppe, des zones non cultivées du nord 北 . En 1674, le gouvernement avait ordonné à Hayashi Gahō, recteur du collège néo confucianiste Sensei-den (先聖殿) d’étudier les problèmes posés au Japon par les conquérants mandchous. (6). Celui-ci compila ses remarques dans le Ka’i hentai 华 夷 変 态 (La transformation du civilisé en barbare).Dans sa préface il présente la chine comme étant passée du stade de civilisée ( Ka華) à celui de barbare (YI 夷) ( 7) en raison de la conquête mandchou. Yi夷(littéralement « grand arc », ) désigne les peuples du l’Est de la Chine dont une des caractéristiques militaire est l’usage de l’archerie montée et signifie aussi « tribu », c’est-à-dire un peuple nomade non soumis à une autorité unique et organisée.
Cette arrivée des Qing à la tête de l’empire coïncide avec le renouveau d’une conscience culturelle japonaise vécue comme unique et émancipée de la Chine. Si auparavant les shoguns avaient jusqu’alors entretenu de bonne relation avec les Mings, sans toutefois payer le tribut de l’allégeance ( Kai chitsujo), les choses changent subitement. Il n’est plus question de payer tribut (ce que le Japon ne faisait plus depuis longtemps) ni de reconnaître la supériorité au moins nominale des empereurs de chine. Yamaga Soko 山鹿素行 (1622–1685) illustre cette position en arguant que la Chine n’est dirigé que par une suite d’étrangers, parfois barbares, et à ce à contrario du Japon, dont la lignée impériale est ininterrompue depuis sa fondation.
Au réel émoi causé par la conquête mandchou s’ajoute un pragmatisme culturel et politique. Il est exclu de reconnaître un mandat céleste aussi nominal soit il à une dynastie qualifiée par ailleurs de « tatare ». L’aspiration du Japon à une nouvelle centralité asiatique s’exprime alors par le réajustement des relations diplomatiques d’avec ses voisins (Corée en particulier). La conquête de la Chine ou du moins une intervention militaire, caressée en son temps par Hideyoshi , est même envisagée suite aux demandes des loyalistes Ming réfugiés à Formose. Une idée qui, notons le, sera réactivée par le Japon sous Meiji et plus encore sous Showa.. Zhu Shunshui 朱舜水 (Zhou Cuizhi (1600–1682) ), partisan de la dynastie déchue en appelle ainsi aux Japonais pour chasser les Mandchous de Chine (8) rétablir l’ordre céleste et mettre fin aux chaos. De façon pragmatique, jamais les Shoguns n’ont donné suite à cet appel. Ils se contentent jusqu’au XIXème siècle de veiller à leurs interêts géostatégiques (détacher les Ryukyus et la Corée de l’obédience mandchoue, notamment en raison de leur trop grande proximité du Japon) et d’ignorer pacifiquement les Qing
Notes
1) Elliott Mark C. « La Chine moderne » Les Mandchous et la définition de la nation », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2006/6 61e année, p. 1447-1477.
2) Rémusat, Abel. Recherches sur les langues tartares, ou Mémoires sur différens points de la grammaire et de la littérature des Mandchous, des Mongols, des Ouigours et des Tibétains, Paris, Imprimerie Royale, 1820, p 17
3) Klaproth , Heinrich Julius. Abhandlung über die Sprache und Schrift der Uiguren. 1812, p 75
4) Torii Ryûzô. Études Anthropologiques, Les Mandchous. The Journal of the College of Science, Imperial University of Tokyo, 1914年12月30日(30 décembre 1914), p 2
5) Verschuer, Charlotte. “Les Relations officielles du Japon avec la Chine aux VIIIe et IXe siècles » , Hautes Etudes Orientales n° 21, Droz, Paris, 1985, p 4-5
6) Elman , Benjamin A. Sinophiles and Sinophobes in Tokugawa Japan: Politics, Classicism, and Medicine During the Eighteenth Century 十八世紀在德川日本 "頌華者" 和 "貶華者" 的 問題 – 以中醫及漢方為主
National Science Council, Taiwan 2008, p 4
7) Cf 6) , p 5
8) Masuda Wataru. Seiqaku tozen to Chugoku jijo: 'zassho' sakki [The Eastern Spread of Western Learning and Conditions in China: Notes on "Various Books"] (Tokyo: Iwanami shoten, 1979), pp. 216